Un peu de politique ?

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Notre paysage politique a connu, ces dernières années, pas mal de changements. Peut-être convient-il donc de prendre quelques repères pour tenter de s'y retrouver. Et ce d'autant plus que les repères traditionnels ont quelque peu tendance à induire en erreur.

En effet, dire « extrême gauche, gauche, centre, droite, extrême droite » laisse entendre qu'il y aurait une sorte de continuité entre ces différentes appellations. Or, le positionnement politique se fait selon plusieurs axes distincts, concernant des aspects sociaux, économiques, environnementaux… comment serait-il possible qu'un seul placement sur un axe « gauche-droite » situe sur tous ces plans à la fois ?


En réalité, l'origine de ces termes ne tient pas grand chose aux idées qu'ils recouvrent ou ne recouvrent pas : les gens, à l'assemblée autant qu'ailleurs, ont fort humainement tendance à s'installer à proximité de ceux qui partagent leurs idées. Le nombre de possibilités de placement dans un hémicycle étant limité, à une certaine époque, nous avions donc un certain courant de pensée qui en occupait la partie droite, et un autre qui en occupait la partie gauche. Ces courants de pensée ont, changement d'époque oblige, énormément évolué depuis lors, mais en sont suffisamment la continuation pour que l'on continue de les désigner par l'endroit où les députés les représentant avaient l'habitude de s'asseoir. Rien de plus(1).

Partant de là, l'appellation « extrême » est elle aussi à prendre avec des pincettes. S'agit-il, comme la vision continuiste des choses pourrait sembler le laisser entendre, de gens qui ont poussé les idées d'un bord ou de l'autre, « trop loin » ? Ou bien ne s'agirait-il pas plutôt du fait que, deux courants ne suffisant pas à couvrir la diversité des points de vue, couper l'hémicycle en quatre fait deux groupes de gens à droite et deux groupes de gens à gauche ?


Soyons clair : mon but n'est pas de poser que des idées « extrêmes » ne le sont forcément que par un jeu de placements, sans qu'elles puissent avoir quoi que ce soit de dérangeantes. Il est simplement de poser qu'il n'y a pas nécessairement de continuité idéologique entre l'« extrême » et le « modéré », ou du moins que cette continuité, si elle existe, n'est pas la seule possible.

La « droite » s'y trompe parfois en flirtant avec les idées nauséabondes pour ratisser un peu plus large. Ça ne date pas d'hier, et ça n'a jamais semblé donner de résultats concluants. L'« extrême-droite », de son côté, ne s'y trompe pas spécialement : elle a au contraire tendance à se parer d'un vernis « de gauche » pour tenter de se rendre acceptable. Là encore, ce n'est pas récent : le nom complet du parti nazi était, pour mémoire, parti national-socialiste des travailleurs allemands, et lorsque Jean-Marie Le Pen, alors candidat à la présidentielle, se déclarait économiquement de droite, socialement de gauche et Français avant tout, il ne faisait que paraphraser(2) un certain Adolphe Hitler.

Certaines personnes semblent y croire. Mais il est à peu près évident, au regard de ce qui se passe dans les mairies Front National ou au parlement européen, qu'il ne s'agit que d'un vernis qui vole en éclat dès qu'il n'est plus utile à leurs yeux. Et même quand ils s'en servent, le vernis est grossier. Il semble d'ailleurs, et heureusement, que les Français⋅es ne s'y soient pas trompé⋅e⋅s, puisque le nombre de gens ayant voté pour Marine Le Pen était inférieur même à celui des gens ne s'étant pas exprimé.


Indépendamment des idées, le qualificatif d'« extrême » peut également s'appliquer aux moyens que les gens d'un certain mouvement politique entendent utiliser pour mettre en place leurs idées. Certains événements, comme les révolutions russes(3)(4) de 1905 et 1917, ont ancré dans notre imaginaire le fait que ce soit le moyen privilégié de l'« extrême gauche ». Il est vrai qu'Hitler et Pétain, eux, ont obtenu les pleins pouvoir par les urnes.

Néanmoins, et quoique le terme de « révolutionnaire » soit resté assez longtemps accolé au nom de certains partis d'« extrême gauche », il me semble que la plupart d'entre eux prônent aujourd'hui une voie plus pacifique. Arriver au pouvoir par les urnes (malgré leur représentativité limitée), puis faire évoluer la société par les réformes, plutôt que de prendre le pouvoir par la force. C'est sans doute préférable : quoiqu'elle soit terriblement lente et laisse la possibilité de nombreux retours en arrière, cette manière de faire a l'avantage de laisser le temps aux mentalités d'évoluer. Les changements trop brusques, même vers des sociétés incomparablement meilleures, ont tendance à provoquer une résistance qui les fragilise plus encore.


Mais restons-en là pour les « extrêmes » et attaquons le cœur du propos : la différence idéologique qui motive cette opposition entre « droite » et « gauche ». Il semble que certaines personnes considèrent qu'il y a là « une opposition entre liberté et égalité »(5). Peut-être n'a-t-on pas pris soin de m'expliquer suffisamment cette vision des choses, mais j'ai toujours du mal à comprendre en quoi la liberté pourrait s'opposer à l'égalité… sauf à considérer que l'on parle de la liberté, pour certains individus, de s'arroger un contrôle sur la vie des autres. Et même dans cette acception, où il est donc question d'une « liberté d'asservir », la véritable défense des libertés au sens complet de ce terme reste plutôt de « l'autre bord ».

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, ailleurs dans le monde, le terme anglophone de liberal qualifie des individus situés politiquement assez « à gauche ». Et, là-bas comme ici, les mouvements de pensée que nous qualifions, nous, de « libertaires », sont assez fréquemment de ce bord politique. Réciproquement, les mouvements prônant des principes moraux restrictifs et intrusifs (ce que l'on appelle couramment « l'ordre moral »), sont majoritairement classés « à droite » (ces derniers temps, on l'a vu notamment avec l'opposition concernant le « mariage pour tous », que j'avais abordée ici et ).

Majoritairement, mais toutefois pas uniquement. Ce qui fait que le rapport à la liberté ne suffit pas à caractériser une différence « droite/gauche ». Il peut en revanche y avoir ici un certain lien avec les méthodes choisies, dans la mesure où réduire les libertés individuelles peut être perçu comme un moyen de contrer les réactions de rejet en cas de changement subit de régime, par exemple. L'autoritarisme n'a pas forcément de couleur politique.


Mais considérons un instant ce « libéralisme économique », qui a su tellement s'imposer dans le discours, depuis un certain temps, comme étant « le libéralisme » tout court. Son principe est de déréguler autant que possible le monde économique, laissant énormément de marge de manœuvre aux entreprises dotées des plus grands moyens, et faisant reposer son bon fonctionnement sur une sorte de providence divine appelée « main invisible du marché ».

Il me semble que, jusque là, les tentatives d'approche de ce genre de modèles ont rarement donné des résultats très concluants. Certes, notre État à nous est de tradition très interventionniste, et a tendance à le rester (on voit ainsi nos présidents et membres du gouvernement utiliser leurs déplacements officiels à l'étranger pour jouer les voyageurs de commerce au service d'entreprises privées) ; mais des pays y accordant beaucoup plus de place, comme les USA, ont tout de même eu besoin de voter des lois « antitrust », pour empêcher ce qui semble être une dérive assez facile de ce modèle, la tendance des acteurs principaux à étouffer la concurrence, s'entendant entre eux si besoin.

Les règles, les lois, sont un moyen (certes imparfait) de limiter le pouvoir, et déréguler(6) le monde économique a généralement tendance à favoriser l'exploitation.


…mais aussi d'autres choses pas géniales, comme la destruction de notre environnement chaque fois que cela peut engendrer un profit immédiat. Immédiat seulement, car, comme le dit un fameux proverbe « indien(7) » :

Lorsque l'homme aura coupé le dernier arbre, pollué la dernière goutte d'eau, tué le dernier animal et pêché le dernier poisson, alors, il se rendra compte que l'argent n'est pas comestible.

Peut-être serait-il intéressant de ne pas attendre jusque là. Hélas, cet aspect n'était présent qu'à la marge et sur des points absurdes dans la plupart des programmes politiques que j'ai lu depuis que je m'y intéresse, si ce n'était totalement et dramatiquement absent. Plusieurs responsables politiques, de plusieurs bords, ont affirmé ne pas « croire » (comme si cela ne relevait pas de faits) au réchauffement climatique…

Avec le nouveau gouvernement, un ministère vient d'être créé à ce sujet. Bonne chose – reste à savoir ce qui en sortira. Les fois précédentes, les (trop rares) mesures prises étaient très loin d'être suffisantes(8)Les dégâts s'accélèrent, et il faut agir vite.


Mentionnons, à ce sujet, qu'à l'instant où j'écris ces lignes, nous sommes toujours en état d'urgence, pour une durée toujours indéterminée… et que celui-ci a initialement servi à interdire les manifestations autour de la COP21 et à assigner à résidence des militants écologistes, entre autres abus. Et notre nouveau président était membre du gouvernement qui a pris ces décisions, à l'époque. Je ne suis pas sûr qu'il ait retourné sa veste à ce sujet.

Instrumentaliser le terrorisme(9) pour attaquer nos libertés ne date pas d'hier : le plan « Vigipirate » est appliqué en continu, depuis plus de vingt ans, et son niveau de criticité n'a cessé d'augmenter. Serait-il possible d'éviter que les choses continuent de s'aggraver ?


Et ce n'est pas le seul point sur lequel l'action du précédent gouvernement (« socialiste(10) ») était problématique. En fait, il serait permit de se demander en quoi il y a eu alternance : mesures sécuritaires, dégradation des conditions de travail, négociations de traités problématiques : la politique de notre gouvernement sortant avait énormément de points communs(11) avec celle du précédent. Les choses ne risquent malheureusement pas de s'arranger.

Et le tout est fait, naturellement, avec l'aide de médias faussement neutres qui vont nous répéter, en boucle, qu'il n'y a « pas d'alternative »…


Mais revenons à nos panurges. « La droite », depuis un bon moment, se pose comme grand adversaire de « l'assistanat », exigeant que tout le monde se montre utile à la société en ayant une vision très limitée de ce que cela veut dire, et en ignorant royalement le fait que la plupart des gens qui ne travaillent pas ne le font pas par choix(12).

Ce n'est pour autant pas nécessairement associé à ce mode de pensée. Une dimension sociale importante est parfaitement compatible avec une pensée politique très « à droite », dans la mesure où des ouvriers en bonne santé et bien reposés travaillent mieux, et où des gens ayant suffisamment d'argent pour manger à leur faim feront mieux marcher l'économie(13).

Au delà du sens de la formule, Vallery Giscard d'Estaing avait parfaitement raison de préciser à François Mitterrand, lors d'un débat d'entre deux tours, Vous n'avez pas le monopole du cœur. C'est un travers fréquent, chez les gens « de gauche », d'oublier ce point… peut-être parce que celles des politiques « de droite » qui ont été appliquées ces derniers temps, avaient, elles aussi, un peu trop tendance à l'oublier.

Pourquoi ce dernier oubli ? C'est, à mon sens, en grande partie dû à la structure hiérarchique de notre société actuelle. Car les gens qui sont à un niveau donné de cette « grande pyramide » ont, naturellement, des difficultés immenses à comprendre la vie des gens situés à un autre niveau, tant celles-ci sont sans rapport. Quand Jean-François Copé explique que les militants de Nuit Debout sont totalement coupés de la réalité, c'est tristement vrai : nous sommes totalement coupés de sa réalité à lui, au même titre qu'il est totalement coupé de la nôtre.

Étant donné leur situation, ces gens ont, naturellement, d'énormes difficultés à comprendre notre monde et ses évolutions. Et, personnellement, je ne vois pas trop comment quelque autre modèle de société que ce soit pourrait éviter cet écueil tant qu'il reste construit sur une structure hiérarchique, même si on remanie profondément cette hiérarchie.


Or, le reste considéré, c'est sans doute ce point qui détermine principalement cette différence entre « droite » et « gauche » : l'idée que l'on se fait de la société « idéale » vers laquelle on veut tenter de faire évoluer les choses, et plus précisément la structure générale de cette société. Si, pour vous, la société idéale a une structure hiérarchique (c'est le cas, par construction, du système capitaliste patriarcal que nous connaissons actuellement, mais pléthore d'autres sont envisageables), vous êtes « de droite ». Si, pour vous, la société idéale n'a pas de structure hiérarchique, et est donc égalitaire(14) (comme dans les propositions communistes et anarchistes, mais, là encore, on peut envisager une myriade d'autres modalités), vous êtes « de gauche ».

Un point intéressant à noter dans cette acception, c'est qu'à moins de n'avoir qu'une vision à extrêmement court terme, qui dispenserait de réfléchir à la société idéale, il ne saurait y avoir de « centre », ou de « ni de droite, ni de gauche » : soit vous voulez une hiérarchie, soit vous n'en voulez pas. Poser les choses ainsi pourrait avoir, au moins, le mérite de clarifier les positions de gens qui, sans oser le dire (mais en osant le montrer), veulent en fait une « autre droite ».

Mais il y a ici un point extrêmement important à noter : il s'agit d'une vision à très long terme, et à moins d'envisager un extrêmisme de moyens aux résultats très aléatoires, la question n'est pas seulement de savoir dans quel monde on voudrait vivre, mais, surtout, comment parvenir à le construire. C'est sans doute la raison pour laquelle on constate tant de divergence entre les différents mouvements « de gauche », malgré un but qui pourrait sembler commun.

Je préfère pourtant voir les choses dans l'autre sens. Pour changer la société, nous avons besoin de deux choses : un idéal à très long terme, qui nous donne la direction, et un premier pas pour l'atteindre. Mais ce premier pas peut être commun à des chemins allant dans des directions nettement différentes. Tant que ça ne bifurque pas, ou pas trop, peut-être pouvons-nous tâcher d'avancer ensemble ?

Même en étant à l'aise avec l'idée d'une société hiérarchique, les gens « de droite » peuvent ne pas être d'accord avec certains des aspects de la hiérarchie actuelle. Quelles que soient vos convictions politiques, si vous êtes d'accord avec l'idée d'une société plus démocratique, respectant mieux les libertés individuelles, s'efforçant de maintenir notre environnement en l'état, et assurant à tout le monde la possibilité de vivre décemment, peu importe que vous vous sentiez « de droite » ou « de gauche » : nous pouvons déjà travailler ensemble à faire bouger les choses dans ce sens-là.

On aura tout le temps de se disputer sur le reste quand on y sera. En attendant, ça urge.


Extraits audios (par ordre de première apparition)

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