Thèse, antithèse, synthèse

Bon, comme je l'avais annoncé le jour de ma soutenance, me voilà donc docteur.

Et après, me direz-vous ?


Eh bien, après, j'étais tellement à plat que, contrairement à ce que j'espérais, j'ai dû prendre un certain temps de repos avant d'être de nouveau en état de rédiger des trucs à publier sur ce blog. Mais il y a une saison pour tout, et je pense être désormais en mesure de m'attaquer à la tonne de brouillons et pistes d'articles que j'ai entassé là pendant tout ce temps. Et puisque c'est essentiellement ma thèse qui m'a éloigné de ce blog, commençons par causer de ces bêtes-là.


J'avais déjà brièvement abordé le sujet dans mon article sur les différentes formes d'enseignement. Comme je le disais à l'époque, le doctorat forme donc le troisième cycle(1) des études supérieures, après la licence et le master (et plein d'autres choses, en fait, mais voyez l'autre article).

Une thèse de doctorat (précisons, tant qu'à faire, car le terme peut avoir d'autres usages dans certains cas) s'effectue donc après un master ou équivalent, et les personnes qui en effectuent une ont toujours le statut d'étudiant. Ou presque, car la thèse est avant tout un emploi de Recherche, rémunéré à ce titre. Les thésard⋅e⋅s ont donc un de ces statuts bizarres sources de confusions : l'étudiant salarié(2).

Et, l'argent ne venant pas encore tout seul(3), avant de débuter une thèse, il convient donc de trouver un financement. À ma connaissance, il en existe essentiellement quatre, dont trois proviennent de fond publics. Les plus chanceux (ce fut mon cas) décrochent une bourse ministérielle. Les régions (et autres collectivités territoriales ?) en financent également un certain nombre. L'Agence Nationale de la Recherche (appelée familièrement « ANR ») est également en charge de financer certains projets, ce qui peut inclure le financement d'une ou de plusieurs thèses sur ce sujet(4).

L'autre possibilité, c'est que l'argent vienne du secteur privé. Une CIFRE est une convention par laquelle une entreprise prend en charge le salaire d'un⋅e thésard⋅e, qui ne passe alors qu'une partie de son temps de travail au laboratoire, le reste s'effectuant directement dans l'entreprise. Cette contribution de l'entreprise est partiellement compensée par des subventions ou réductions d'impôts, la recherche publique restant in fine une affaire de fonds publics.


Les financements publics, sauf cas exceptionnel, durent trois ans. La première de ces trois années est généralement (enfin, il me semble, je n'ai pas non plus vu tant d'exemples que ça) principalement dédiée à une étude bibliographique. Quel que soit le sujet sur lequel porte la thèse, en effet, il ne surgit pas de nulle part, et il existe un certain nombre de travaux qui vont, d'une manière ou d'une autre, être liés aux nôtres.

J'ai déjà eu l'occasion d'en parler en conf'(5) : l'activité de scientifique au quotidien consiste en le fait de lire les papiers publiés par les autres, vérifier ce qu'ils ont fait et proposer des améliorations, que l'on pourra elles-mêmes publier par la suite. Je classerais donc les fruits de cette étude bibliographique en quatre grandes catégories : les papiers qui forment les bases sur lesquelles on s'appuie directement (délimitation du domaine, définitions fondamentales, etc.), ceux qui, sans être forcément liés à notre domaine(6), nous fourniront des outils et pistes de réflexions utiles, ceux qui proposent des approches comparables aux nôtres (et que l'on s'efforcera de dépasser), et enfin ceux qui, d'une manière ou d'une autre, nous indiquent dans quelle direction ne pas aller.

Faire le tri n'est pas toujours évident au premier abord, et la première année de thèse n'est généralement pas de trop pour évaluer tout cet ensemble des possibles et se faire une idée plus précise de l'endroit où on veut aller.


Il n'y a cependant pas que ça pour nous occuper : étant toujours étudiants, les thésard⋅e⋅s ont également à suivre diverses formations, sur la culture scientifique en générale (des cours d'Histoire des sciences, par exemple ♥) ou sur les nombreuses facettes métier de chercheur (apprendre à bien rédiger un papier, à faire de la médiation scientifique…) et autres.

Il y a aussi les réunions d'équipe, les conférences thématiques où autres, qui nous aident à ne pas trop nous enfermer sur un sujet en particulier, en nous donnant un aperçu de ce que font nos collègues (et qui peut souvent être source d'inspiration pour nos propres travaux). Bon, dans le lot, il y a aussi pas mal de tâches administratives qui ne sont pas toujours aussi enthousiasmantes.

Et puis, bien sûr, il y a les cours. Ils sont loin d'être obligatoires, et les postes sont d'ailleurs trop peu nombreux pour tout le monde (même en tenant compte du fait que les doctorant⋅e⋅s en thèse CIFRE n'en donnent pas), mais pour les personnes qui arrivent à en avoir, ça occupe pas mal aussi (avec tout ce que ça implique au niveau préparation, corrections et autres).

Bref, c'est très loin d'être des vacances, malgré ce que peuvent en penser quelques personnes n'ayant jamais essayé ; mais ça reste quand même, de mon point de vue, un peu plus humainement supportable que le métier d'instit' (En tout cas, c'est moins fatigant physiquement).


Pour exister dans le monde de la Recherche, il faut publier : dès que l'on arrive à avoir des résultats suffisamment solides, on s'efforce de les mettre en forme, pour ensuite les envoyer à d'autres scientifiques qui vont relire et juger si, oui ou non, ça apporte quelque chose.

Généralement (même réserve que précédemment), les premières « publications » sont un rapport de recherche (documents internes au labo, même s'ils peuvent être mis à disposition à l'extérieur, et pour lesquels le processus de relecture est réduit à sa plus simple expression), et des papiers courts dédiés aux sessions « spéciales doctorant⋅e⋅s » de certaines conférences, pouvant être assorties de posters décrivant nos travaux.

Par la suite, il y a majoritairement trois types de publications : les papiers présentés lors de conférences, les démonstrations (demandant évidemment qu'on ait quelque chose de plus qu'un diaporama à montrer le jour J), et les papiers publiés dans des revues scientifiques, ces derniers étant les plus longs et ceux pour lesquels le processus de relecture prend le plus de temps. Dans mon domaine, on publie dans des conférences plus souvent que dans des journaux, et les papiers qui y passent sont fortement pris en compte ; mais il me semble que, dans pas mal d'autres domaines, il n'y a à peu près que les journaux et les conférences sont beaucoup moins considérées.

Bien sûr, quel que soit le domaine, toutes les conférences et tous les journaux ne se valent pas. Les plus réputé⋅e⋅s ont un processus de relecture extrêmement sélectif, et les papiers qui y passent peuvent être d'importance assez majeure pour le domaine ; tandis que, à l'opposée, d'autres acceptent tellement tout et n'importe quoi qu'il est en fait plutôt défavorable d'y publier. Avec, naturellement, un fameux tas de graduations entre ces deux extrêmes.


Au bout de trois ans, si læ doctorant⋅e n'est pas encore à l'état de zombie, le financement s'arrête, mais la thèse n'est pour autant pas forcément prête à être soutenue pour autant. Trois ans sont, il faut le dire, une période assez courte. Il semble que, dans les sciences « de l'ingénieur » en France, on fasse tout pour que les thèses soient les plus courtes possibles. Personnellement, je doute que ce soit une bonne idée ; preuve en est d'ailleurs que, dans d'autres pays et dans les autres domaines en France (notamment dans les domaines relatifs à la société), on double (si ce n'est plus) assez facilement cette durée (ce qui amène des comparaisons intéressantes).

Pour dépasser les trois ans, il faut donc trouver d'autres sources de financement(7). Une possibilité, mais qui ne dure qu'un an (deux peuvent être envisagés, mais le nombre de postes par rapport au nombre de demandes fait que ça n'arrive que très rarement) est de bénéficier d'un poste d'Attaché temporaire d'enseignement et de recherche (ou ATER, mais, comme on dit, on s'en relève), où, cette fois, l'enseignement est systématiquement présent. Je n'ai, heureusement, pas eu besoin d'en chercher davantage, donc je ne sais pas trop ce qu'il y a d'autre.


Quel que soit son numéro, une très grosse partie de la dernière année de la thèse est consacrée à la rédaction du manuscrit de thèse, qui sera reprit et modifié tellement de fois qu'on alterne entre l'amour et la haine à son sujet. Ce n'est pas nécessairement la partie la plus pénible, ceci dit, ça dépend des gens (personnellement, j'ai, vous aurez remarqué, un style assez verbeux, et j'ai donc quand même trouvé assez agréable de pouvoir m'étaler sur des pages et des pages, quand je souffrais particulièrement à faire tenir tout ce que j'avais à dire dans les limites de tailles d'un papier de conférence). Néanmoins, c'est le moment où on finit à peu près tou⋅te⋅s par péter un peu les plombs d'une façon ou d'une autre(8).

Ce manuscrit finit par faire entre cent et deux cent pages dans les domaines où on fait sa thèse en trois ans, plus de trois cent là où elle a une durée normale. Il regroupe à peu près tout ce sur quoi on a travaillé pendant ces quelques années, en essayant au maximum de faire de ça un ensemble cohérent (certaines personnes font grosso-modo une section par article publié jusque là ; tandis que d'autres, comme moi, préfèrent reprendre ça d'une autre manière (ça peut s'imposer, selon ce qui a été publié).


Ce manuscrit est envoyé à deux ou trois rapporteurs qui seront chargés de le lire en détail et d'autoriser, ou pas, la soutenance à avoir lieu. S'iels donnent leur accord, il restera à soutenir (ou « défendre », pour parler par anglicismes).

La soutenance(9) s'effectue devant un jury constitué des encadrant⋅e⋅s de la thèse, de ces rapporteurs, et de quelques examinateurs⋅trices supplémentaires. La présentation elle-même doit durer aussi précisément que possible quarante-cinq minutes (le degré de liberté variant selon les domaines, j'imagine), puis le jury a tout loisir d'interroger læ doctorant⋅e pendant le temps qui lui plaira (généralement, les rapporteurs questionnent en premier, puis les examinateurs⋅trices, puis on demande aux encadrant⋅e⋅s s'iels veulent poser des questions supplémentaires, ce à quoi la réponse est, normalement, non ; et enfin, toute personne assistant à la séance et disposant d'un titre de docteur peut éventuellement intervenir pour poser des questions supplémentaires).

Ceci fait, le jury délibère, et finit par accorder, ou pas, le titre de docteur. Ce qui représente un pas immense pour la personne concernée… et pas grand chose pour l'humanité puisque, la plupart du temps, la plus grosse partie des apports scientifiques a été publiée ailleurs avant.


Si læ jeune docteur n'est pas encore dégoûté⋅e de cette activité une fois la thèse terminée, il reste la possibilité d'enchaîner les contrats de post-doc' (chercheur⋅se en CDD, quoi ; avec de possibles vacations d'enseignement), et de préparer un dossier de qualification qui lui permettra ensuite de candidater pour devenir panda maître de conférence. Cette qualification demande d'avoir effectué suffisamment de recherche, d'enseignement et de tâches administratives, et est valable quatre ans(10), ce qui n'est pas forcément énorme, compte tenu du faible nombre de postes et du grand nombre de candidat⋅e⋅s.

En ce qui me concerne, j'attends présentement l'évaluation de mon propre dossier de qualification ; même si je regarde aussi un peu ce qui peut se faire par ailleurs, notamment au niveau de la médiation scientifique et culturelle.


Après tout, les choses les plus importantes ne sont pas forcément celles qu'on apprend pendant la thèse, si ?


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